

La cloche vient de sonner. Autour de moi, les chuchotements s’étirent jusqu’au cadre de porte tandis que les élèves s’éclipsent un à un.
Enfin… presque toutes et tous.
Une petite fille s’attarde à son bureau. Sa main commence à froisser la feuille sur laquelle elle a écrit ses contes réinventés, notre sujet du jour.
Elle me demande :
— Qu’est-ce qu’on fait avec ça? On le met au recyclage?
Un « NON! » théâtral sort de ma bouche. Juste assez fort et dramatique pour qu’elle relève les yeux.
— Surtout pas! Elles sont précieuses, tes idées. Prends-en bien soin, que j’ajoute, avec beaucoup de sérieux.
Son geste s’interrompt, sa feuille en équilibre entre deux destins : poubelle ou trésor.
Notre conversation se poursuit encore un peu et ce n’est qu’au moment où elle retourne ranger sa feuille dans son pupitre que je sais que la magie a opéré.
Ses doigts lissent le papier, sa colonne se redresse. Dans ce silence qui nous enveloppe, je vois bien plus qu’une feuille de papier qui se défroisse.
Je vois une petite fille qui vient de découvrir la valeur de ses idées.
Qui suis-je ?
Cette rencontre illustre parfaitement pourquoi j’ai choisi ce métier. Je me présente : je suis Stéphanie, autrice pour la jeunesse et ancienne enseignante.
Aujourd’hui, je consacre une grande partie de mon temps pour aller à la rencontre des enfants dans les écoles afin de leur faire découvrir le pouvoir des histoires. Celles qu’on lit, celles qu’on écrit, et surtout, celles qu’on partage.
Offrir la permission de créer
À travers mes expériences d’animation, j’ai compris que la plus grande contribution d’une autrice est la suivante :
Offrir la permission aux enfants de se voir comme des créatrices et des créateurs d’histoires, d’idées, de solutions, de rêves. Pas dans un futur lointain. Mais dès maintenant, dès aujourd’hui. Ce message a du poids quand il vient d’une personne qui a fait le pari de croire en ses idées.
Pensez-y : avant de publier un livre, une autrice ou un auteur doit développer ses concepts pendant des heures sans savoir où ils vont la mener, essuyer les (nombreux) refus d’éditeur·trices, continuer d’écrire malgré le doute qui la ronge. Personnellement, quand je dis à un enfant « tes idées ont de la valeur », je connais le courage que cela nécessite de leur faire confiance… vraiment!
Créer, c’est aussi persévérer
Quand un·e élève commence à se voir comme créateur·rice, quelque chose change.
Une confiance nouvelle s’installe, comme en témoigne cette phrase envoyée par une enseignante après l’une de mes visites :
Les élèves se sont sentis compétents. Je pense que ça va leur donner confiance en eux lors de prochaines situations d’écriture.
Et cette confiance devient vite un terreau fertile pour la persévérance. Car quand on croit que ses idées sont précieuses, on y porte attention. On accepte de les travailler. De les reprendre. De les pousser plus loin.
C’est exactement que ce la recherche confirme : ces rencontres démystifient le processus d’écriture. Elles montrent qu’écrire, c’est reprendre et améliorer son texte, encore et encore. Comme le font les écrivain·nes.
Le programme Culture à l’école : cette expérience est à portée de main : au Québec, le programme Culture à l’école rend ces rencontres possibles en couvrant la quasi-totalité des frais.
Les centaines de personnes qui figurent dans ce répertoire, notamment des artistes de l’Outaouais comme Andrée Poulin, Katia Canciani, Éric Péladeau, Paul Roux, rivalisent de créativité pour offrir des ateliers amusants et éducatifs.
Mais chacun·e d’entre nous venons porter le même message aux enfants, celui-là même que j’ai partagé avec cette fillette qui s’apprêtait à jeter ses idées au recyclage : tes histoires ont de la valeur, ta vision du monde mérite d’être entendue. À toi maintenant de les chérir, de les polir, de les partager fièrement. En cette nouvelle année, laissez-nous joindre notre voix à la vôtre.

À propos de l’autrice : Stéphanie Boyer est l’autrice de quinze livres pour la jeunesse, traduits en cinq langues ainsi que lauréate ou finaliste de plusieurs prix littéraires. Lorsqu’elle n’invente pas des histoires, Stéphanie les fait circuler comme conseillère pédagogique, chargée de cours et animatrice dans les écoles. Elle accompagne chaque année des centaines d’enseignant·es et rejoint des milliers d’élèves en classe guidée par cette conviction : l’imagination est une forme d’intelligence précieuse qui mérite d’être cultivée.
Crédit photo : Jonathan Lorange